© Philippe Koeune 2020

Dans les yeux de LE BATELEUR

J’aimerai aborder l’arcane I du Tarot de Marseille sous l’angle du regard.

LE BATELEUR porte le nombre I, il ouvre ainsi la voie proposée par les 21 arcanes majeurs numérotés.


On peut y voir un homme, plutôt jeune, en pleine manipulation, se tenant, debout, derrière une table couverte de divers objets. La question que je souhaite explorer aujourd’hui est la suivante : pourquoi, ce premier personnage porte-t-il son regard vers la gauche et non pas, comme on pourrait l’imaginer, sur nous ou vers la droite c’est-à-dire vers la suite du chemin, vers l’a-venir ?


J’ouvre une ici une petite parenthèse : pour certains auteurs comme Oswald Wirth il faut considérer le point de vue des personnages, se mettre à leur place, pour les interpréter. Ainsi LE BATELEUR regarde à droite, vers l’avenir. Plus communément, les arcanes majeurs sont des images, reflets de nous-même, leur droite est notre droite, leur gauche, notre gauche. Je me rallie à ce second point de vue. Fin de la parenthèse.


Ainsi le I semble lié au passé. Mais qu’y a t-il avant le I ? Ou qui y a t-il ? Le I marque le commencement mais il semblerait d’emblée que ce départ renvoie à ce qui a précédé.


La première piste de lecture pourrait être celle des cycles : LE BATELEUR regarde l’origine, la sienne, LE MONDE, c’est-à-dire la matrice et nous rappel que la fin d’un cycle implique le début d’un autre, immanquablement, inlassablement (jusqu’à ce que mort s’en suive !).


Avec la figure de LE BATELEUR, le Tarot nous inscrit immédiatement dans un avant et avec le nombre I, dans un après. On visualise la roue d’Oswald Wirth (la ROTA) dans laquelle les arcanes majeurs sont placés en cercle, LE MAT positionné entre LE MONDE et LE BATELEUR.


Le I est un commencement qui s’inscrit dans un tout, chaque étape, chaque état, étant à la fois prolongation (même si disruptive) et innovation.


Le seconde piste est celle de l’apport : le regard de LE BATELEUR est l’expression d’une sorte de consubstantialité : LE BATELEUR est ce qui le précède, grâce à ce qui le précède. Pour comprendre de quoi il est fait, il faut se pencher sur quoi son regard se porte :


Si l’on place LE MAT à gauche de LE BATELEUR, on voit la semence s’incarner et l’incarnation recevoir son feu. LE BATELEUR est le principe actif, masculin, qui est animé et qui est amené à ensemencer le monde. Il faut examiner la carte pour comprendre ce qui est mis à sa disposition : des coupes, des deniers, un bâton, un couteau, c’est-à-dire les quatre énergies du Tarot, énergies internes qui définissent les quatre plans du vivant. Si ici elles se présentent sous forme d’objet, elles apparaîtrons en fin de parcours sous forme de sujets.

De ces quatre énergies, LE BATELEUR en manipule deux : le denier et le bâton. Le denier occupe le centre exact de la carte et met ainsi l’accent sur le corps, l’incarnation. Le bâton est quant à lui tenu en l’air, il pointe le ciel et renvoie à la pulsion de vie, le feu.


Si l’on place LE MONDE à gauche de LE BATELEUR, on voit, comme énoncé plus haut, le nouveau né regarder la matrice, le sexe dont il est issu, et inversement, on imagine aisément une morphose de LE MONDE vers LE BATELEUR : la figure centrale croît, elle pose le pieds droit à terre, son foulard bi-chrome devient tenue, le bras droit muni du bâton se lève, le bras gauche effectue une rotation de 90°. La position de la tête elle ne change pas. La similitude entre les deux ‘porté de tête’ est frappante. Je vous invite à prendre la pose de LE MONDE et d’enchaîner avec celle de LE BATELEUR. Le XXI s’ancre en I, il se ferme aussi, se protège et en levant le bâton au ciel il l’expose, une parade, un acte commercial peut-être car ne l’oublions pas LE BATELEUR est un marchand, à moins que ce bâton levé en l’air ne soit les prémices d’un tour de magie, celui de l’artiste qui à travers l’acte créatif donne forme à ce qui avant lui n’était pas. Cela nous amène à nouveau à la notion de cycle : LE BATELEUR va-t-il répéter ce qui a été ou bien de son action le nouveau va t-il naître ? l’inédit faisant du commencement qu’il incarne une ouverture sur une terra incognita…


Le BATELEUR en tant que I, représente l’unité, une unité siège de la multiplicité. Il est engendré et il engendrera, du moins c’est la tâche qui lui est confiée. A lui de convertir les possibles qui l’habitent en actes habités.

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